La France des Talents · Tome 1

Introduction


La France en 2026, et la seule sortie possible

« Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour pêcher. »Lc 5, 4

Une mort sans bruit

La France meurt sans drame, sans bataille, sans cri. Aucune armée ennemie ne franchit ses frontières, aucune guerre civile ne déchire son territoire, aucune catastrophe ne ravage ses provinces. Et pourtant, en cette année 2026, le diagnostic ne souffre plus l'ambiguïté : ce pays s'éteint à bas bruit, dans une extinction lente, polie, confortable. C'est précisément cette douceur qui devrait nous alarmer plus que tout. On se résigne mal à une agonie qui ne fait pas mal.

Le premier symptôme est le plus profond, parce qu'il est le plus irréfutable. Une nation se mesure d'abord à sa capacité d'engendrer ceux qui lui succéderont, et la France ne fait plus d'enfants. L'indice de fécondité, c'est-à-dire le nombre moyen d'enfants par femme, est tombé en 2025 à 1,56 (INSEE, Bilan démographique), son niveau le plus bas depuis la sortie de la Première Guerre mondiale, et loin sous le seuil qui permet à une population de seulement se maintenir, fixé à 2,1. Pour la première fois depuis 1945, il meurt désormais plus de Français qu'il n'en naît : le solde naturel est devenu négatif. Ce n'est plus une menace annoncée, c'est un fait accompli, et le chapitre 5 en donnera la mesure entière. Une nation qui, hors immigration, ne se reproduit plus est une nation qui a cessé de croire en elle-même.

Ce signal n'est pas une statistique parmi d'autres. C'est le signal. On peut tricher avec les comptes publics, avec les indicateurs de croissance, avec les classements internationaux ; on ne triche pas avec la natalité. Quand un peuple n'engendre plus assez d'enfants pour se prolonger, il a déjà répondu, à son insu, à la plus politique des questions : vaut-il la peine de durer ? La fécondité française dit non là où les discours officiels disent oui. C'est ce démenti silencieux qu'aucun gouvernement n'ose entendre.

La dette, et l'État sans bornes

Le deuxième symptôme est financier, et il pèse, lui aussi, sur les générations qui n'ont rien demandé. À la fin de l'année 2025, la dette publique française atteignait 115,6 % du produit intérieur brut, c'est-à-dire de tout ce que le pays produit en un an, et dépassait les 3 460,5 milliards d'euros (INSEE). Faute de réforme de fond, la trajectoire conduit vers 130 % du PIB au tournant de 2030. Chaque seconde, l'État contracte de la dette nouvelle. Chaque enfant qui naît dans ce pays vient au monde grevé, à sa première respiration, d'environ 50 000 euros de dette publique sur les épaules, sans qu'on lui ait demandé son avis, sans qu'il ait consommé le moindre service, sans qu'il puisse encore en exiger des comptes.

Le coût même de cette dette est devenu un gouffre. Les intérêts à verser aux créanciers de l'État passeront de 58 milliards d'euros en 2024 à 67 en 2025, puis à 74 milliards en 2026 (Sénat, projet de loi de finances pour 2026) : assez pour faire de la charge de la dette le tout premier poste du budget de l'État, devant l'Éducation nationale, et désormais devant la Défense elle-même. La France paie aujourd'hui davantage pour rembourser ses prêteurs que pour former la génération suivante ou pour protéger son territoire. C'est l'exacte inversion de la vocation politique. Un État qui consacre plus à son passé qu'à son avenir n'est plus un État au sens fort du terme : c'est une machine à entretenir sa propre rente. Et voilà où se trouve le vrai signal. Ce n'est pas le montant total de la dette, ces 3 460 milliards qu'un pays peut porter longtemps sans en mourir ; c'est ce qu'il en coûte chaque année de le porter, c'est-à-dire les intérêts qu'on vient de lire. Un ménage ne fait pas faillite à cause du montant de son emprunt : il fait faillite le jour où il ne peut plus payer la mensualité. La nôtre a augmenté d'un peu plus d'un quart en deux ans. Voilà le chiffre à surveiller, et c'est précisément celui dont on ne parle jamais.

Et ce passé n'a pas été investi dans des chefs-d'œuvre durables. La dette française n'a pas payé un parc nucléaire neuf, des infrastructures de pointe, une politique familiale conquérante, une armée surdimensionnée. Elle a financé, pour l'essentiel, de l'ordre de quatre cinquièmes, le fonctionnement ordinaire d'un État qui ne sait plus tourner sans emprunter pour ses dépenses courantes. Ce n'est plus de l'investissement : l'investissement public, lui, ne pèse qu'environ 130 milliards d'euros par an (Fipeco), une fraction de la dette accumulée. C'est une consommation à crédit, ininterrompue depuis un demi-siècle. La dernière année où le budget de la France fut à l'équilibre remonte à 1974.

Ce gonflement de la dette n'est que la trace comptable d'un mal plus large : un État qui a grossi sans mesure. La dépense publique représente, en 2025, 57,3 % du produit intérieur brut (INSEE). La France détient là, presque sans interruption depuis 2017, un record que nul pays développé ne lui dispute : aucun ne consacre une part aussi écrasante de sa richesse à son administration. Que l'on compare : l'Allemagne fonctionne avec près de 49 % de son PIB, le Japon avec environ 44 %, les États-Unis avec quelque 38 %, la Suisse avec à peine un tiers (OCDE et FMI) ; la moyenne de la zone euro elle-même plafonne à 49,5 % (Eurostat). La France, elle, en est à 57,3 %, seule de sa catégorie. Cela signifie, très concrètement, qu'un euro sur deux et demi produit par le travail français passe entre les mains de la puissance publique avant d'être, éventuellement, redistribué. Cela signifie qu'un actif sur cinq, dans ce pays, est un employé public au sens large : près de 5,7 millions d'agents répartis entre la fonction publique d'État, la territoriale et l'hospitalière. Cela signifie que l'État, devenu à lui seul le cœur et le poumon de la nation, n'a plus de membres pour le porter, il s'est substitué au corps tout entier.

L'obésité de l'État a un second visage, la prolifération de la norme. On estime à plus de 400 000 le nombre de normes applicables sur le territoire, et le volume du droit en vigueur a tout bonnement doublé depuis 2002 (Secrétariat général du Gouvernement). Personne, dans ce pays, ne sait plus exactement combien de règles s'imposent à lui : c'est précisément cela, le symptôme. Cette inflation des normes est un impôt invisible, l'OCDE en chiffre le coût entre 3 et 4 % du PIB chaque année, et certaines estimations le portent autour de cent milliards d'euros (Fondation IFRAP). Et elle n'est jamais supportée par ceux qui la produisent : les législateurs, les hauts fonctionnaires, les juristes et les cabinets de conseil qui en vivent. Le chapitre 10 leur fera leur procès, et c'est l'Évangile qui en fournira les termes.

Et l'on aurait tort de croire que cet argent, au moins, a bâti quelque chose. Sur ce point précis, le Christ a posé une question d'une brutalité toute comptable : « Lequel d'entre vous, s'il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et voir s'il a de quoi aller jusqu'au bout ? De peur qu'après avoir posé les fondations, il ne soit pas capable d'achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui, en disant : voilà un homme qui a commencé à bâtir et qui n'a pas pu finir » (Lc 14, 28-30). S'asseoir, calculer, vérifier qu'on a de quoi finir : le texte ne demande rien de plus, et rien d'autre que du bon sens. C'est pourtant, très exactement, ce que l'État français a cessé de faire. Ils lutteront contre le bon sens toute leur vie.

Les pièces existent, et elles sont arbitrées : je ne retiens ici que des dossiers chiffrés par la Cour des comptes, par le Sénat ou par l'Assemblée nationale. Le sauvetage manqué de la banque Dexia a coûté 6,6 milliards d'euros aux seules entités publiques françaises (Cour des comptes). Le rachat, par Areva, de la société minière Uramin, payée 1,8 milliard pour des gisements qui ne produiront jamais un gramme d'uranium, en a fait perdre plus de 3. L'abandon de l'écotaxe sur les poids lourds a été soldé par 958 millions d'euros d'indemnités versées à l'entreprise chargée de la percevoir, dont les portiques n'ont jamais servi, et par près de 10 milliards de recettes attendues et jamais encaissées (Cour des comptes). Et puis il y a le plus instructif, parce que le plus ordinaire : quatre logiciels. Louvois, qui devait calculer la solde des militaires, abandonné après avoir coûté, dysfonctionnements compris, près de 470 millions, non sans avoir privé de leur paie des milliers de familles de soldats. L'Opérateur national de paye, 346 millions engloutis, puis inscrit dans les comptes de l'État pour un euro symbolique, c'est-à-dire pour rien. SIRHEN, la gestion du personnel de l'Éducation nationale, budgétée 60 millions, arrêtée à plus de 320 alors qu'elle ne gérait encore que deux pour cent des agents. Le dossier médical partagé, plus d'un demi-milliard d'euros sur deux décennies, pour des dossiers vides à moitié.

Additionnons, et n'additionnons que cela. Sur ces huit dossiers, et sur ces huit seulement, l'État français a perdu plus de douze milliards d'euros sans la moindre contrepartie. Douze milliards, c'est davantage que le budget annuel de toute la justice française. C'est cent quatre-vingts euros pris à chaque Français, nourrissons compris, pour rien du tout. À part, car ce n'est pas la même chose, il faut compter ce qui a fini par être bâti, mais trois, quatre ou six fois trop cher : dix-sept milliards de dépassement sur le seul réacteur de Flamanville, annoncé à 3,3 milliards et arrivé à 20,4 (Cour des comptes) ; un milliard et demi sur le nouveau siège du ministère des Armées ; près d'un demi-milliard sur un hôpital de l'Essonne construit en partenariat avec une entreprise privée. Sur Flamanville, ce n'est pas la technologie nucléaire qui a échoué. La Cour des comptes désigne des « estimations de départ irréalistes », une « mauvaise organisation de la réalisation du projet par EDF » et un « manque de vigilance des autorités de tutelle », après seize ans sans qu'aucun réacteur n'ait été mis en chantier dans le pays. La France sait construire des réacteurs. Elle a désappris à conduire un chantier. Pertes sèches et dépassements réunis, le compte approche trente et un milliards d'euros, sur une poignée de dossiers et en une vingtaine d'années : trois années entières du budget de la justice.

À quoi il faut encore ajouter le cas où l'argent a été, au sens propre, jeté à l'eau. Rendre la Seine baignable, pour les Jeux d'abord et pour la baignade publique ensuite, aura mobilisé de l'ordre de 1,4 milliard d'euros d'argent public, dont environ 700 millions apportés par l'État à travers l'agence de l'eau Seine-Normandie et un peu plus de 500 par le syndicat d'assainissement de l'agglomération parisienne. Les Jeux eux-mêmes n'ont pas dérapé, la Cour des comptes le dit expressément ; c'est ce chantier-là, et lui seul, qui pose question. Le verdict est tombé en novembre 2025, et il émane d'une administration qui en contrôle une autre : la chambre régionale des comptes d'Île-de-France juge que « l'organisation de la baignade pérenne dans la Seine s'avère coûteuse pour un résultat incertain ». Coûteuse, en effet. À l'été 2025, premier été de baignade publique, la Ville de Paris n'a pu ouvrir ses trois sites que deux jours sur trois, faute d'une eau conforme, et l'État a compté 150 000 baigneurs sur l'ensemble des sites d'Île-de-France, dont près de cent mille à Paris. Faites la division.

Nous avons des génies au pouvoir. Neuf mille euros d'argent public par baigneur, pour rafraîchir le cercle parisien. Reconnaissons-leur ce mérite, ils pensent à la population, du moins à celle qui tient sur trois pontons. Et ils ont mieux encore, car chez eux l'argent pleut sur les toits de Paris.

Et voilà ce que ces chiffres veulent dire, car il ne s'agit pas d'aligner des scandales pour le plaisir de l'indignation. L'État français n'a pas manqué d'argent pour armer sa police, payer ses juges et tenir ses frontières : il en a perdu, sur huit dossiers, plus d'une année entière du budget de la justice. C'est pourquoi ce livre ne demandera jamais un euro de plus au contribuable. Il demandera que l'argent déjà pris serve enfin à quelque chose.

Reste la question qui décide de tout, et elle n'est plus d'argent. Qui a payé ? Personne. Enfin si : le contribuable, celui qu'un mot d'époque a fini par désigner d'un simple prénom, Nicolas, parce qu'il faut bien que quelqu'un paie et que c'est toujours le même. Aucun de ceux qui ont décidé, en revanche, n'a rien remboursé ni rendu de comptes, et le chapitre 9 montrera que ce n'est pas un accident, mais la définition même d'une rente. L'homme de la parabole qui bâtit sa tour sans avoir calculé est au moins la risée de ses voisins. Chez nous, il est promu.

Reste à dire pourquoi ce chiffre ne provoque aucun débat, alors qu'il devrait en provoquer un chaque année.

Une dépense financée par l'impôt se discute, parce qu'elle se sent. Quand l'État décide de financer une politique en levant un prélèvement, quelqu'un paie tout de suite, il le sait, il proteste, et le pays tranche. C'est désagréable et c'est exactement ce qu'on appelle la démocratie. Une dépense financée par l'emprunt, elle, ne se discute pas, parce qu'elle ne se sent pas. Personne ne paie cette année-là. Le coût existe, il est même supérieur puisqu'il faudra payer les intérêts, mais il est reporté sur des gens qui, pour beaucoup, ne votent pas encore. La dette n'est donc pas seulement un problème financier : c'est un anesthésiant démocratique. Elle permet de décider sans avoir à convaincre.

Il faut aussi dire qui paie et qui reçoit, car cela ne se dit jamais.

Qui paie ? Tout le monde. Les intérêts de la dette ne sortent pas d'une caisse à part : ils sortent du budget de l'État, c'est-à-dire de l'impôt. La taxe sur la valeur ajoutée, l'impôt sur le revenu, l'impôt sur les sociétés, et à côté de cela tout le reste de ce que le Français acquitte, de la contribution sociale généralisée à la taxe foncière. Le détail importe peu ici. Ce qui importe est ceci : il n'existe pas un Français qui ne contribue pas, d'une manière ou d'une autre, au paiement de ces intérêts. Celui qui n'a rien y contribue lui aussi, et il le fait sans le savoir.

Qui reçoit ? Ceux qui ont prêté, c'est-à-dire ceux qui détiennent les titres. Et pour détenir un titre, il faut de l'épargne ; pour avoir de l'épargne, il faut un surplus. Un peu plus de la moitié de la dette négociable de l'État, 54,7 % au premier trimestre 2025, est détenue hors de France. Le reste l'est ici, mais presque jamais en direct : le Français prête à son État sans le savoir, à travers son assurance-vie, dont les fonds en euros sont massivement placés en obligations d'État. Or l'assurance-vie n'est pas répartie également : les dix pour cent des ménages les plus fortunés en concentrent 71 % de l'encours (Banque de France).

Rapprochez les deux bouts, et le mécanisme apparaît. L'impôt, payé par tous, y compris par ceux qui n'ont rien, finance un revenu versé à ceux qui possèdent déjà. La caissière paie l'impôt ; l'intérêt part vers un fonds étranger et vers le contrat d'assurance-vie d'un ménage aisé. C'est un transfert du contribuable ordinaire vers l'épargnant aisé, et il est d'autant plus solide que personne ne l'a voulu ni décidé. Il n'y a là aucun complot, seulement l'arithmétique d'un État qui emprunte. Chaque année de déficit l'élargit un peu.

Que l'on m'entende bien : je ne dis pas qu'il faudrait cesser de rembourser, ni que le prêteur serait coupable d'avoir prêté. Prêter n'est pas voler, et un État qui renie sa signature ruine d'abord les plus modestes. Je dis que ce transfert existe, qu'il grossit, et qu'on ne l'a jamais soumis à personne. La seule façon honnête de l'arrêter n'est pas de spolier le prêteur : c'est de cesser d'emprunter.

Je le dis d'autant plus volontiers qu'il gêne les deux camps. Il gêne la gauche, qui répète qu'on peut emprunter indéfiniment, et qui découvre que l'emprunt qu'elle défend enrichit ceux qu'elle combat. Il gêne la droite, qui fait de la dette un argument moral pour réclamer l'austérité, tout en ayant, sur la période récente, creusé les déficits plus que quiconque : entre le deuxième trimestre 2017 et le troisième trimestre 2024, la dette publique française est passée de 2 232 à 3 303 milliards d'euros, soit environ 1 070 milliards de plus (Insee). On peut discuter du contexte, et la crise sanitaire en explique une partie. On ne peut pas discuter le chiffre.

Voilà pourquoi ce livre ne demandera pas un euro de plus au contribuable, et pourquoi il ne proposera pas davantage de financer ses mesures par l'emprunt. Les deux reviennent au même, à ceci près que le second dissimule la facture. Ce que ce livre demande est plus simple et plus exigeant : que l'argent déjà pris serve enfin à quelque chose, et que chaque euro dépensé puisse être suivi par celui qui l'a payé.

Produire, employer, retenir

Le troisième symptôme est productif. En 1970, l'industrie manufacturière représentait environ 22 % de la valeur ajoutée française ; aujourd'hui, elle en pèse à peine 10 %. La France, qui avait fait la première révolution industrielle du continent avec les forges de Wendel, les mines du Nord, les arsenaux de Brest et de Toulon, la chimie lyonnaise, l'automobile de Renault et de Peugeot, l'aéronautique de Dassault, l'électronique de Thomson, est devenue, en deux générations, un pays qui ne produit presque plus. Notre balance commerciale des biens reste lourdement déficitaire, près de 80 milliards d'euros pour la seule année 2024 (Douanes) : nous importons jusqu'aux médicaments les plus banals, jusqu'aux composants les plus stratégiques, jusqu'aux machines-outils sans lesquelles aucune autonomie n'est plus possible. Vendre moins que l'on n'achète, année après année, ce n'est pas une mauvaise passe : c'est une dépendance installée.

Cette désindustrialisation a une traduction humaine immédiate : le travail qui manque. Au sens du Bureau international du travail, le taux de chômage tournait, en moyenne, autour de 7,7 % en 2025, et il remontait au début de 2026 vers 8 % de la population active (INSEE), une hausse, après des années de lent reflux. Mais ce chiffre seul masque une réalité plus tenace. Il est vrai que le taux d'emploi des 15-64 ans a atteint, en 2024, son plus haut niveau jamais mesuré, à 68,8 %, et l'honnêteté exige de le reconnaître, d'autant que la réforme des retraites de 2023 y a poussé l'emploi des seniors à des records. Mais ce record reste, en proportion, l'un des plus modestes d'Europe : l'Allemagne fait travailler près de 78 % de ses 15-64 ans, les Pays-Bas plus de 80 % (OCDE), quand la France plafonne à 68,8 %. L'écart est plus net encore chez les seniors : le taux d'emploi des 55-64 ans, qui grimpe en France vers 62 % sous l'effet de la réforme des retraites de 2023, atteint déjà près de 74 % en Allemagne et 77 % en Suède (OCDE). Surtout, derrière la moyenne, le sous-emploi, le « halo » du chômage, les contrats précaires et les emplois aidés portent à près de quatre millions le nombre de Français qui voudraient travailler davantage et ne le peuvent pas. Une nation qui, même à son meilleur niveau d'emploi depuis cinquante ans, laisse encore tant d'adultes au bord du marché du travail n'a pas réglé le problème : elle l'a seulement masqué.

À l'autre bout de l'échelle, la fuite des talents s'accélère. Chaque année, des dizaines de milliers de Français hautement qualifiés quittent le pays ; les expatriés français approchent désormais 2,5 millions de personnes (ministère de l'Europe et des Affaires étrangères), dont la moitié dans des pays développés. Ce ne sont pas des fuyards : ce sont, pour beaucoup, des actifs jeunes, formés sur fonds publics, qui calculent froidement qu'ils gagneront davantage, paieront moins d'impôts et seront mieux considérés en Suisse, au Royaume-Uni, en Amérique du Nord, à Singapour ou aux Émirats. Chaque ingénieur, chaque cadre, chaque chercheur formé à HEC, à Polytechnique, à l'École normale supérieure ou à Centrale qui s'en va est une dette nouvelle pour ceux qui restent. Le pays vit, en partie, sur ce qu'il exporte de ses propres enfants. C'est l'envers du miroir colonial : ce ne sont plus les capitaux qui s'expatrient, ce sont les cerveaux.

Il faut ajouter à ce tableau un mécanisme dont on ne parle qu'en termes moraux, alors qu'il est parfaitement mécanique.

Une nation qui offre le confort matériel attire la jeunesse d'une nation qui n'offre rien d'autre qu'un discours. Ce n'est pas une question de patriotisme, et il est vain de reprocher à un ingénieur de trente ans de partir : il fait exactement ce que ferait n'importe qui à sa place. Les pays du Golfe ne siphonnent pas nos diplômés parce qu'ils seraient plus séduisants, mais parce qu'ils proposent, sur une seule dimension parfaitement lisible, davantage. Un pays qui vend le confort du corps absorbe la jeunesse de celui qui ne vend plus rien.

La France se trouve dans la position la plus défavorable qui soit : elle a cessé d'offrir le confort matériel, puisqu'elle taxe le travail plus que quiconque et loge ses actifs plus mal que ses voisins, et elle a cessé d'offrir autre chose, puisqu'elle a renoncé à dire pourquoi il vaudrait la peine d'y bâtir sa vie. Elle a perdu les deux termes de l'échange en même temps. On ne retient pas une génération avec un système de retraite qu'elle ne verra pas.

Et ce qui est vrai des hommes est vrai des choses. Ce que la France a perdu, en même temps que ses usines, porte un nom simple : la chaîne verticale de production. Fabriquer un objet, c'est enchaîner des étapes, de la matière brute au produit fini, et chacune de ces étapes ajoute de la valeur. Un pays qui tient toute la chaîne garde toute cette valeur. Un pays qui n'en tient plus que deux ou trois maillons laisse le reste à d'autres, et il ne garde qu'une fraction de ce que vaut l'objet sorti de l'usine.

C'est exactement ce qui nous est arrivé. Nous extrayons ou cultivons, nous exportons brut, et nous rachètons transformé, au prix que fixe celui qui a transformé. Nous vendons au plus bas et nous achetons au plus haut, sur le même produit.

Et c'est pour cela que nous ne sommes plus compétitifs. Face à nous, la Chine, la Corée du Sud, et de plus en plus l'Inde, maîtrisent la chaîne entière : la matière, les composants, l'assemblage, la machine qui fabrique la machine. Celui qui tient tout le cycle maîtrise ses coûts, ses délais et ses prix ; celui qui dépend de dix fournisseurs étrangers ne maîtrise rien, et paie à chaque maillon la marge d'un autre. La compétition ne se joue plus entre des usines : elle se joue entre des chaînes complètes, et nous nous présentons avec des morceaux.

Un pays qui exporte sa matière et réimporte le produit fini a donc organisé lui-même son appauvrissement, et il n'a pas besoin d'ennemi pour cela.

Ces deux phénomènes n'en font qu'un. Une nation qui ne transforme plus sur son sol n'a plus d'emplois qualifiés à offrir ; n'ayant plus d'emplois qualifiés à offrir, elle ne retient plus ceux qui savent transformer ; ne les retenant plus, elle perd la capacité de transformer. La boucle se referme, et elle se referme vite. C'est ce que ce livre appelle l'enfouissement des talents : un pays qui a reçu, et qui détruit de la valeur, détruit ses entreprises et ses fleurons au profit d'intérêts étrangers ; tout cela sera détaillé dans le Tome 2.

Des institutions à bout, un peuple qui doute

Le quatrième symptôme est institutionnel. La Ve République, ce régime semi-présidentiel taillé pour de Gaulle, fonctionne désormais à vide. Les présidents s'usent en moins d'un mandat, les majorités se fragmentent, les premiers ministres se succèdent à un rythme insoutenable. Pis encore, les institutions ne sont plus respectées par les institutions elles-mêmes : le Conseil constitutionnel se mue en chambre de censure politique, le Conseil d'État légifère par sa jurisprudence, la Cour de cassation déborde sur la loi, le Parlement vote des textes aussitôt corrigés par décret, et l'exécutif gouverne par ordonnances et par le fameux article 49.3, qui permet d'adopter une loi sans vote. Chacun déborde de son lit ; plus personne ne tient le sien.

Le désordre a pourtant un point de départ précis, et il est écrit noir sur blanc. L'article 20 de la Constitution dispose que le Gouvernement « détermine et conduit la politique de la Nation », et l'article 21 que le Premier ministre « dirige l'action du Gouvernement » ; le président, lui, tient de l'article 5 un rôle d'arbitre et de garant. Voilà le texte. Voici l'usage : le président décide, le Premier ministre exécute et encaisse, et l'on a vu ces dernières années des chefs de gouvernement apprendre leur départ par la presse, être désavoués par leur propre camp, ou finir broyés entre un président qui ne les soutenait plus et une Assemblée qui ne les avait jamais soutenus. Ce n'est pas la Constitution qui a failli : c'est qu'on a cessé de l'appliquer, et qu'aucun de ceux qui pourraient y remédier n'a le moindre intérêt à le faire.

Ce qui conduit à la question que la vie politique française ne pose jamais : qui écrit les règles ? Thomas Paine, dans les Droits de l'homme (1791), avait donné la réponse en une phrase : « Une constitution n'est pas l'acte d'un gouvernement, mais celui d'un peuple constituant un gouvernement ; et un gouvernement sans constitution est un pouvoir sans droit. » Une constitution n'est pas un organigramme, c'est une laisse : elle existe pour tenir les gouvernants, non pour les organiser. Or, en France, ce sont les représentants eux-mêmes qui écrivent et révisent les règles de la représentation. On ne s'étonnera pas qu'elles leur soient douces. Montesquieu a écrit qu'il faut que le pouvoir arrête le pouvoir ; il n'a pas dit qui aurait le droit d'écrire la règle qui l'arrête, et c'est précisément là que tout se joue. Une constitution rédigée par ceux-là mêmes qu'elle devrait contenir est un acte de complaisance, quand elle devrait être un acte de défiance.

Le plus étrange, dans cette affaire, est que la porte n'est pas verrouillée. Le peuple français dispose, en droit, de tout ce qu'il faut pour reprendre la main sur ses institutions : il ne l'a simplement jamais fait. Nous vivons dans une prison dont personne n'a pris la peine de vérifier que la porte était fermée à clé. Ce que ce livre en tire, quant au périmètre de l'État gravé dans la Constitution et quant au référendum qui seul peut l'y graver, se lira au Tome 2, Chapitre 50.

À cette crise verticale s'ajoute une crise horizontale : la défiance massive du peuple envers ceux qui le dirigent. Tous les baromètres convergent, et le plus sérieux d'entre eux, celui du CEVIPOF, mesure depuis quinze ans une dégradation continue. Sa vague de février 2026 est sans appel : à peine 17 % des Français déclarent encore avoir confiance dans le gouvernement, 20 % dans l'Assemblée nationale, et seulement 15 % dans les partis politiques. La participation aux élections municipales est tombée à 44,7 % au premier tour en 2020, un record d'abstention ; celle aux législatives a plafonné à 47,5 % en 2022 ; celle aux européennes oscille autour de la moitié des inscrits. Quand une démocratie n'a plus que la moitié de ses citoyens pour la légitimer par leur vote, et que l'autre moitié juge le suffrage inutile, indigne ou méprisable, ce n'est plus une démocratie en bonne santé : c'est une démocratie en sursis.

À cette dépolitisation interne s'ajoute une dépolitisation externe, plus profonde encore : la captation progressive de la souveraineté française par l'écosystème bruxellois. Les commissaires, les directions de la Commission, les agences, les lobbies installés autour des institutions européennes, et les secondes carrières offertes aux anciens ministres et parlementaires, forment un système qui anesthésie la classe dirigeante française. La frontière entre la haute fonction publique nationale, les cabinets de conseil internationaux et les institutions européennes est devenue si poreuse que les mêmes visages se croisent à tous les guichets du pouvoir. C'est ce que Charles de Gaulle refusait par avance lorsqu'il défendait, contre la fédération forcée, « l'Europe des États, à défaut de quoi il n'y aura pas d'Europe ».

L'affaire des cabinets de conseil, partiellement révélée en 2022 par le rapport sénatorial de la commission Bazin-Assassi, en a livré l'illustration la plus crue : plus d'un milliard d'euros versés chaque année à McKinsey, Capgemini, Accenture, EY, PwC et consorts pour produire des notes, des audits, des présentations et des stratégies que la fonction publique devrait, par vocation et par devoir, élaborer elle-même. Cette dépendance ne traduit pas la supériorité du privé : elle trahit l'effondrement intérieur de la capacité de l'État à se penser. Il a fini par déléguer jusqu'à sa propre intelligence.

Le cinquième symptôme est anthropologique, et c'est peut-être le plus grave de tous. La France n'a plus de récit commun. Elle ne s'accorde plus sur ce qu'elle est, sur ce qu'elle veut, sur ce qu'elle doit transmettre. Le récit républicain et laïque, qui a tenu pendant un siècle, s'est dilué dans des injonctions contradictoires : célébrer la diversité tout en exigeant l'unité, défendre la laïcité tout en multipliant les accommodements, prôner l'universel tout en assignant chacun à sa minorité. La société française fonctionne en pilote automatique sur des principes qu'elle ne défend plus, qu'elle n'enseigne plus, qu'elle n'incarne plus.

Le résultat se mesure, lui aussi. La proportion de Français qui se déclarent fiers de leur nationalité est tombée, en quinze ans, des trois quarts à un peu moins de six sur dix. Les jeunes générations, surtout, doutent ouvertement de la valeur de l'héritage. L'école, qui devait être le lieu de la transmission, est devenue, dans l'enquête internationale PISA de 2022, l'un des points faibles des pays de l'OCDE en lecture comme en mathématiques, où les résultats français comptent parmi les plus bas jamais relevés. Les sorties précoces du système scolaire, 7,6 % des 18-24 ans qui le quittent sans aucune qualification (DEPP), alimentent une masse silencieuse de jeunes Français sans diplôme, sans emploi, sans projet, sans perspective. Et à l'autre extrémité de la vie, la solitude des anciens s'aggrave : six millions de Français vivent seuls, quatre millions disent souffrir d'un isolement régulier (Fondation de France), et près d'un quart des plus de soixante-quinze ans ne reçoivent aucune visite dans la semaine.

Une société qui ne sait plus accueillir ses nouveau-nés, former ses adolescents, employer ses adultes ni accompagner ses vieillards a démissionné, à chacun des âges de la vie, de sa propre humanité. Cette démission n'est pas le fruit d'un complot ; c'est le produit d'un système. Un système qui prélève toujours plus, dépense toujours plus, légifère toujours plus, et obtient toujours moins.

La France des trois océans

Il existe, par-dessus ces symptômes, un dernier mal qui les éclaire tous : l'aveuglement de la France à l'égard de sa propre puissance maritime. On l'ignore presque, et c'est tout le problème, la France est le deuxième empire maritime du monde. Sa zone économique exclusive, c'est-à-dire l'espace marin sur lequel elle détient des droits souverains, couvre 10,2 millions de kilomètres carrés (SHOM) : vingt fois la superficie de l'Hexagone, le deuxième domaine de la planète derrière les seuls États-Unis. Cette zone, pour l'essentiel ultramarine, recèle des ressources halieutiques, énergétiques, minérales et stratégiques que les plus grandes puissances nous envient. Et pourtant, demandez à un Français ordinaire, demandez à un ministre, demandez à un présentateur de journal télévisé : la France maritime n'existe pas. On ne l'enseigne pas à l'école, on ne la célèbre pas dans le discours national, on ne l'intègre ni aux politiques économiques, ni énergétiques, ni environnementales, ni diplomatiques.

Cet effacement n'est pas neutre ; il dit quelque chose de la maladie française. Une nation qui ignore sa première ressource est une nation qui a perdu le regard sur elle-même. Elle se pense petite, continentale, marginale, vieille, quand elle est, en réalité, la seule puissance européenne pleinement déployée sur trois océans, présente dans l'Indo-Pacifique, dans l'Atlantique et dans l'océan Indien, capable de projeter sa souveraineté sur des territoires maritimes situés à 97 % hors d'Europe. Cet aveuglement est le symptôme suprême d'un pays qui a oublié ce qu'il est. La parole que Jésus adresse à Pierre, las de pêcher dans les eaux peu profondes du rivage, « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour pêcher » (Lc 5, 4), pourrait servir de devise à un redressement français. C'est précisément ce que ce livre proposera.

Une seule maladie

À ce stade, le lecteur attentif aura compris que la démographie, la dette, l'État obèse, la désindustrialisation, la défiance institutionnelle et la perte du sens ne sont pas des maladies distinctes. Ce sont les manifestations d'une seule et même pathologie : un peuple a confié à l'État ce qui ne se confie pas à l'État, et celui-ci, pris au mot, a fait ce que fait tout pouvoir à qui l'on donne trop. Il a grandi, il s'est complexifié, il s'est nourri, il s'est protégé, et il a, par déformation, étouffé ce qu'il prétendait servir.

L'État français est né d'une intention généreuse, très française : prendre soin de tout, partout, tout le temps. Mais une intention ne suffit pas à absoudre ce qu'elle devient. Cette générosité de départ a tourné en pathologie, puis la pathologie en système de survie : car un appareil qui a grossi cinquante ans durant sur le clientélisme et l'assistanat ne se réforme pas, il se défend. Et pour se défendre, il censure, il dissimule, il ment sur ses propres échecs, il protège ses rentes et ses secrets plutôt que les citoyens qu'il prétend servir. Ce qui avait commencé comme un soin est devenu une emprise. À force de vouloir prendre en charge la naissance, l'enfance, l'école, la santé, le logement, le travail, le chômage, la maladie, la vieillesse, la mort, et jusqu'au sens même de la vie collective, l'État a déresponsabilisé ses citoyens, vidé les corps intermédiaires, asséché la générosité privée, soumis l'économie à ses rentes, désorganisé les solidarités naturelles, et siphonné la richesse à un rythme tel que la richesse, lasse d'être ainsi traitée, est partie ailleurs.

Le diagnostic tient donc en une phrase : la France périt d'un excès d'État, là où elle aurait besoin de revenir aux principes les plus simples qui ont nourri sa civilisation.

Pourquoi rouvrir l'Évangile

À cette pathologie, la classe politique française oppose, depuis quarante ans, une succession de remèdes empruntés à des écoles fatiguées. La gauche a invoqué Marx, Bourdieu, Foucault, Piketty : plus de redistribution, plus d'État, plus de droits. Quant à la droite, elle a cessé depuis longtemps d'être libérale : elle est devenue conservatrice, attachée à l'ordre et aux symboles, mais tout aussi convaincue que l'État doit tout tenir. Si bien qu'aujourd'hui, de l'extrême gauche à l'extrême droite, plus personne ne défend vraiment la liberté économique : tous, une fois au pouvoir, gouvernent en étatistes, la dépense pour boussole et Keynes pour caution, comme si l'État était le producteur, le planificateur et le tuteur naturel de toute la société. Le centre, lui, a inventé une troisième voie qui n'était qu'un compromis tiède entre ces échecs. Et personne, ou presque, ne pose les vraies questions. Toutes ces propositions ont une chose en commun : elles s'inscrivent dans un horizon mental forgé entre la Révolution française et la guerre froide. Et cet horizon est épuisé.

Il est temps d'aller chercher des ressources plus profondes, non pas plus anciennes par nostalgie, mais plus profondes par radicalité, au sens propre : en allant à la racine. La France est un pays façonné, sur le plan de la civilisation, par deux mille ans de christianisme. Que l'on soit croyant, agnostique ou athée n'y change rien : nos institutions, notre droit, notre architecture morale, notre rapport à la personne, à la dignité, à la liberté, à la propriété, à la charité, à la famille, à la mort, à l'autorité légitime, tout cela est tissé des fils que les Évangiles ont déposés dans l'âme européenne. « On naît dans une civilisation comme on naît dans une langue », écrivait Rémi Brague. La civilisation française est, littéralement, une langue chrétienne, quand bien même elle ne s'en souviendrait plus.

Il est donc légitime, et même fécond, d'aller relire le texte fondateur de cette civilisation pour y chercher non pas une révélation, mais une manière de penser le politique. Tocqueville l'avait fait au XIXe siècle, en cherchant dans le christianisme américain le secret d'une démocratie viable. Lord Acton l'avait fait en montrant que la liberté est « le fruit délicat d'une civilisation mûrie », née de la matrice chrétienne (The History of Freedom, 1877). Bernanos l'avait fait en chrétien, en dénonçant, dans La France contre les robots (1947), une civilisation de machines qui broie chez l'homme ce que l'Évangile tient pour l'essentiel : l'âme et sa vie intérieure. Manent le fait aujourd'hui en réinterrogeant ce que le christianisme a fait à la cité européenne. Il est temps qu'un essai politique français de 2026 le refasse à sa manière, en s'attachant non pas à la Tradition, non pas au catéchisme, non pas à l'Église, mais aux paroles littérales du Christ rapportées dans les quatre Évangiles, et, en appui, à l'ensemble du Nouveau Testament.

Ce livre se donne une discipline. Il ne s'autorise qu'une seule source d'argument principale : le Nouveau Testament, lu littéralement. Les Évangiles d'abord, c'est-à-dire les paroles du Christ telles que les ont transmises Matthieu, Marc, Luc et Jean. Les écrits apostoliques ensuite, les Actes, les Épîtres de Paul et des autres apôtres, l'Apocalypse, qui viennent consolider, illustrer ou prolonger ces paroles. Aucune autre source biblique n'est mobilisée comme telle : l'Ancien Testament n'est cité que lorsque le Christ ou un apôtre le cite lui-même. Aucune référence n'est faite à la Tradition de l'Église, au Catéchisme, au Magistère, aux conciles, aux Pères de l'Église, aux théologiens du Moyen Âge ou des temps modernes. Ainsi le lecteur juif, le lecteur protestant, le lecteur orthodoxe, le lecteur agnostique et même le lecteur musulman se retrouvent-ils devant le même texte, sans préjugé de confession.

Cette ascèse, cette règle volontairement étroite, a une vertu : elle libère le débat. Quiconque accepte de lire les Évangiles comme un document politique d'une valeur exceptionnelle pour la civilisation française peut entrer dans la discussion, sans avoir à partager la foi en la divinité du Christ. C'est exactement la posture qu'imposait Pascal : « Si je vous parle de ces choses, ce n'est pas que je veuille vous convertir, c'est que je veux d'abord que vous compreniez. » Ce livre est laïque dans sa méthode, chrétien dans son matériau, libéral dans sa conclusion politique ; il revendique cette triple appartenance sans la moindre ambiguïté. À la discipline du texte s'ajoute d'ailleurs une discipline de droit : la pleine compatibilité avec la loi de séparation des Églises et de l'État du 9 décembre 1905, et avec l'article premier de la Constitution, qui dispose que « la République est une, indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Le livre ne propose aucune mesure qui contredise l'une ou l'autre. Il ne demande pas que la France redevienne « fille aînée de l'Église » ; il demande qu'elle redevienne lucide sur ce qui l'a faite, et féconde sur ce qu'elle pourrait redevenir.

Il faut alors dire une chose que la méthode ne dit pas, et qui pourtant la précède. Cette discipline est une règle de travail, elle n'est pas une neutralité de conviction, et je ne veux pas avancer masqué. Interrogé sur le chemin à suivre, le Christ ne répond ni par une doctrine, ni par un code, ni par une liste de préceptes : il répond par lui-même. « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). La phrase est d'une audace inouïe, et l'on n'en mesure plus la portée à force de l'avoir entendue. Il ne dit pas qu'il indique le chemin : il dit qu'il l'est. Il ne dit pas qu'il enseigne la vérité : il dit qu'il l'est. Ce livre prend cette parole au sérieux, et il la revendique comme son principe directeur, de la première à la dernière page.

Ce qui suit doit donc être énoncé sans détour, car c'est l'affirmation la plus lourde de conséquences de tout l'ouvrage. Je ne connais aucun homme, aucune assemblée, aucun parti, aucune école de pensée, aucune administration ni aucune cour qui détienne, sur le bien et sur le mal, une autorité supérieure à la sienne. Ni les philosophes que je citerai pourtant avec admiration, ni les législateurs, ni les majorités du moment, ni moi-même. Sur ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, sur ce que l'homme doit à l'homme, sur ce qu'il est permis de faire d'une personne et sur ce qui ne se fait pas, dans toute l'étendue de ces questions et jusque dans leurs nuances les plus fines, sa parole me paraît le sommet indépassable de la pensée morale ; et c'est à cette aune que ce livre juge la France, ses institutions, ses lois et ses mœurs.

Il faut distinguer, cependant, ce que cela engage et ce que cela n'engage pas. Cela n'ajoute pas une ligne au pouvoir de César, et cela ne retire rien à la règle du destinataire qu'on lira quelques pages plus loin. Une autorité morale n'est pas une autorité politique : la première éclaire les consciences, la seconde contraint les corps, et tout ce livre tient dans la distance entre les deux. Aucune des mesures défendues ici ne s'appuie sur cette conviction ; elles s'appuient sur l'argument, sur les faits et sur le vote d'un peuple libre de les rejeter. Je ne demande donc à aucun lecteur de partager ma conviction pour suivre ma démonstration. Je demande seulement qu'il sache d'où je parle, parce qu'un auteur qui cache son point de départ réclame une confiance qu'il n'a pas méritée. Le croyant lira ici une profession de foi ; l'incroyant peut n'y voir qu'un jugement sur la hauteur d'une pensée, et les pages qui suivent lui donneront de quoi en juger. La boussole, en tout cas, est celle-là, et je préfère la montrer que la dissimuler.

Non l'étiquette, mais les fruits

Si l'Évangile a nourri la civilisation qui a inventé la liberté, pourquoi tant de nations qui se sont dites chrétiennes n'ont-elles connu ni prospérité, ni liberté, ni grandeur ? L'Espagne de l'Inquisition se proclamait très catholique, et elle a chassé ses esprits les plus productifs, étouffé la recherche et dilapidé l'or d'un continent ; les États pontificaux étaient gouvernés par l'Église elle-même, et comptaient parmi les territoires les plus mal administrés d'Europe ; la Russie des tsars se disait sainte, et tenait son peuple dans le servage. L'étiquette chrétienne, à elle seule, n'a jamais fait prospérer personne.

C'est que le Christ avait, par avance, récusé l'étiquette. Il n'a pas dit : reconnaissez l'arbre à son nom. Il a dit : « C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Mt 7, 16), et plus tranchant encore : « Ce ne sont pas ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père » (Mt 7, 21). Dire n'est pas faire ; se proclamer n'est pas vivre. Une nation ne récolte pas les fruits d'une parole qu'elle grave sur ses monuments et qu'elle bafoue dans ses lois.

Voici donc l'hypothèse que ce livre pose, et qu'il vérifiera page après page : ce ne sont pas les civilisations qui se sont dites chrétiennes qui ont prospéré, mais celles qui ont vécu, dans leurs institutions, leurs lois, leur État et jusque dans les mœurs de leur peuple, les principes que l'Évangile énonce avec une clarté sans égale. La dignité inviolable de la personne, la responsabilité de chacun, la propriété qui protège le faible du puissant, le pouvoir conçu comme un service et non comme une rente, la vérité due au public, la limite posée à l'État : partout où ces principes furent tenus, les fruits ont suivi, la stabilité, la confiance, l'invention, la richesse partagée ; partout où on les a trahis, fût-ce au nom du Christ, le déclin est venu. Le critère n'est jamais la confession affichée : c'est la fidélité des choix, politiques, économiques, juridiques et sociaux, à ce que le Christ a réellement enseigné.

On m'objectera que d'autres civilisations ont prospéré sans avoir jamais connu l'Évangile. C'est vrai, et loin de ruiner cette thèse, le fait la confirme : dans la mesure exacte où une société a fait droit à ces mêmes principes, sécurité de la propriété, honnêteté de l'administration, respect de la personne, mérite préféré à la faveur, elle en a recueilli les fruits, quel qu'ait été le nom de son Dieu. Car ces principes ne sont la propriété d'aucune Église : ils sont le bien commun de l'humanité. Mais c'est l'Évangile qui les a énoncés ensemble, portés à leur point le plus haut, et fondés sur ce roc que nul autre n'offrait, l'idée qu'un seul homme, fût-il le plus pauvre et le plus faible, vaut infiniment. C'est cette civilisation-là, celle qui a reçu la parole et l'a mise en pratique, qui a répandu la liberté, la science et la prospérité sur le reste du monde. Et c'est le jour où elle a cessé de la mettre en pratique qu'elle a commencé de mourir, comme la France aujourd'hui.

Une lecture libérale

On me posera d'emblée la question, et elle est légitime : pourquoi lire les Évangiles avec un regard libéral, plutôt que socialiste, conservateur ou communiste ? Pourquoi celui-ci, et pas un autre ? La réponse tient en un renversement. Je ne plaque pas le libéralisme sur le Christ ; c'est le libéralisme qui, sans toujours le savoir, descend de lui. Ce n'est donc pas que le Christ serait « libéral », l'étiquette est trop courte, et il déborde de toutes parts nos catégories politiques. C'est l'inverse : la liberté de la personne, sa responsabilité, la limite posée au pouvoir, la dignité qui ne se négocie pas, ces idées dont le libéralisme a fait son socle ont leur source dans une parole prononcée il y a deux mille ans. Les penseurs que je convoquerai au fil de ces pages, Locke, Smith, Tocqueville, Acton, Bastiat, Hayek, en sont les héritiers ; et le plus troublant est que plusieurs d'entre eux, agnostiques ou indifférents à toute religion, n'ont pas cessé une seule ligne d'épouser la vision du Christ sur l'homme et sur la cité, sans plus se souvenir de qui, jadis, l'avait dessinée le premier. Je ne suis pas le premier à le remarquer : je l'ai dit en ouverture, cette conviction, je l'ai reçue d'autres, de Philippe Nemo, de Charles Gave, qui l'ont portée avant moi.

Il faut maintenant énoncer la thèse politique de ce livre. Lus à la lettre, les Évangiles, et plus largement le Nouveau Testament, fournissent les éléments d'une philosophie politique libérale et radicale. Six principes en forment l'ossature, et ce sont les six premiers chapitres de ce livre. Je ne les démontre pas ici, je les annonce ; chacun sera établi en son lieu, verset par verset : la liberté de la personne humaine, sa responsabilité, la propriété privée comme prolongement de la personne, la prise de risque comme vocation économique, la stricte limitation du pouvoir politique, et la charité comme devoir personnel.

C'est sur ce dernier point que le malentendu doit être dissipé d'emblée, car c'est sur lui que toute la littérature hostile au libéralisme s'appuie pour récuser une lecture libérale des Évangiles. Le Christ dit en effet : « Vendez vos biens et donnez-les en aumône » (Lc 12, 33). Il dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres » (Mt 19, 21). Il prononce les Béatitudes, qui renversent les hiérarchies humaines. Il chasse les marchands du Temple. Il met en garde contre Mammon, c'est-à-dire l'argent érigé en idole. Tout cela est dans le texte ; rien ne sera caché.

Mais lisons précisément. À qui le Christ s'adresse-t-il ? Toujours à un « tu » ou à un « vous ». Jamais à un « César ». Jamais à un État. Jamais à une administration fiscale. « Vends ce que tu possèdes », dit-il à un homme précis. « Donnez l'aumône », dit-il à ses disciples. Le commandement évangélique de la charité n'est, dans aucun verset, dans aucun écrit apostolique, transformé en mandat donné à un État pour prélever et redistribuer à la place des fidèles. C'est même l'inverse, et les Actes comme les Épîtres le disent sans détour, du champ d'Ananie que Pierre déclare libre, à la liberté du donateur et au devoir de commencer par les siens. Le chapitre 4 s'y arrêtera longuement.

Cette règle, que j'appellerai désormais la règle du destinataire, est la seule grille qui commande tout le livre, et elle a deux faces dont on ne retient d'ordinaire que la première.

La première : un commandement adressé à une personne n'autorise jamais la contrainte publique. De « donne au pauvre », on ne tire pas « prélève et redistribue ». C'est la face qui protège le citoyen contre l'État.

La seconde, qu'on oublie presque toujours, en est l'exacte contrepartie : si un commandement m'oblige personnellement, alors l'État ne peut ni m'empêcher de l'accomplir, ni s'y substituer, ni le vider de sa substance. Ce que le Christ ordonne à la personne, César n'a pas le droit de le lui interdire. L'une sans l'autre serait une arme à sens unique, et je m'en méfierais autant que vous.

De sorte qu'un verset adressé à un « tu » ne peut fonder que deux choses en politique : reconnaître une réalité qui existe avant le pouvoir, la personne, la famille, la libre association ; et interdire à l'État d'empêcher l'obéissance qu'il commande. Il ne peut jamais fonder une obligation nouvelle imposée par la force à ceux qui ne l'ont pas choisie.

Cette limite est plus étroite qu'il n'y paraît, et je préfère le dire que le laisser deviner. Elle borne ce qu'on a le droit de tirer du texte, elle ne borne pas ce qu'une nation peut décider par ailleurs. Ce livre défendra des mesures qui obligent, un plancher de survie garanti à qui n'a plus rien, un secours public en dernier recours. Aucune n'est déduite d'un verset : elles s'établissent par l'argument, par les faits, par la délibération d'un peuple qui les vote et les finance. L'Évangile éclaire le pourquoi ; il ne signe aucun décret. Le jour où je vous présenterai une facture, je vous devrai autre chose qu'un verset.

La règle m'interdit de tirer de l'Évangile un mandat de politique migratoire, dans un sens comme dans l'autre (chapitre 15), exactement comme elle m'interdit d'en tirer un impôt (chapitre 4). Une règle qui ne coûterait rien à celui qui la pose ne serait pas une règle : ce serait un argument déguisé.

Le ressort caché

Il y a, sous tous les maux décrits dans ce livre, un même ressort caché, et c'est peut-être la clé qui ouvre toutes les portes. Derrière la dette, la bureaucratie, le déclin du travail, l'échec de l'école, la ruine de nos services publics, on retrouve toujours la même cause profonde : de mauvais mécanismes. Car les institutions, comme les hommes, sont façonnées par les règles qui les gouvernent. Il existe des mécanismes qui réveillent l'homme, ceux qui placent au centre la responsabilité, la décision, l'effort récompensé. Et il en existe d'autres qui l'endorment, ceux qui le dispensent de répondre de ses actes, le déchargent de décider, et finissent par le rendre passif, indifférent, et même, à la longue, bête. Le même homme, selon le mécanisme qui l'entoure, devient un bâtisseur ou un assisté.

Regardons d'abord ceux qui abrutissent, car ils sont partout en France. Le monopole, qui n'a pas de concurrent à craindre, donc pas de client à séduire. La subvention versée quoi qu'il arrive, qui paie l'effort raté comme l'effort réussi. L'usager captif, qui ne peut rien exiger. La responsabilité diluée sur dix étages, où personne, à la fin, n'est coupable de rien. Et, au sommet, le mal que ce livre nomme sans relâche : la nomination par la proximité du pouvoir plutôt que par le mérite, le pantouflage, ces dirigeants placés non parce qu'ils réussissent, mais parce qu'ils sont des proches, et qui ne risquent jamais leur poste sur un résultat. Tous ces mécanismes ont un point commun : ils coupent le lien entre ce qu'un homme fait et ce qu'il en récolte. Or un homme à qui l'on a appris que ses actes n'ont pas de conséquences cesse, peu à peu, d'agir.

Ce mécanisme-là, on peut le regarder à l'œuvre. Entre 2006 et 2010, l'État a garanti pendant vingt ans le rachat de l'électricité solaire jusqu'à 550 euros le mégawattheure, quand il en payait 138 auparavant. Le résultat ne s'est pas fait attendre : les demandes de contrat sont passées d'environ cinq mille par mois à trois mille par jour, et il a fallu un moratoire en urgence pour fermer le guichet (Sénat, Révision des tarifs d'achat des contrats photovoltaïques, 2021). En 2013, ces contrats coûtaient encore 480 euros le mégawattheure, et ils courent toujours, payés par chaque Français sur sa facture d'électricité. Personne n'avait fraudé. Le mécanisme avait simplement fait ce que fait tout mécanisme : ce pour quoi il était réglé.

Le Christ, lui, a décrit le mécanisme inverse, et dans une parabole que ce livre place au cœur de sa méthode : celle des talents (Mt 25, 14-30). Un maître confie des sommes, des talents, à ses serviteurs, puis il part. Il revient, et il demande des comptes. Celui qui a fait fructifier ce qu'on lui avait confié est élevé : « Tu as été fidèle en peu de choses, je t'établirai sur beaucoup » (Mt 25, 21). Celui qui, par peur, a enfoui son talent sans rien en faire est condamné, non pour l'avoir perdu, mais pour n'avoir rien osé. Tout le mécanisme sain est là : on confie, on laisse libre, et l'on revient demander le fruit. La récompense suit le résultat ; la sanction suit l'inaction. Le serviteur sait qu'il devra rendre des comptes, et cette seule certitude le tient éveillé.

Voilà ce que la France a perdu, et ce qu'il faut lui rendre : un État qui se prend de nouveau pour le maître, non un maître tyrannique, mais un maître exigeant, qui confie à chacune de ses institutions un talent, et qui revient en réclamer le fruit multiplié. Concrètement, cela tient en une règle simple, qu'on retrouvera dans l'ensemble du Tome 2 : chaque institution publique doit avoir des résultats mesurables, et chaque responsable doit en rendre compte au peuple, son poste en dépendant. L'hôpital répond de ses guérisons, l'école de ses élèves qui savent lire, le tribunal de ses délais, le port de ses navires, la compagnie ferroviaire de ses trains à l'heure. Non pour humilier ceux qui dirigent, mais pour réveiller les institutions en réveillant la responsabilité de ceux qui les tiennent. Et ce n'est pas compliqué : c'est même parce qu'on a cru que c'était compliqué, et qu'on a empilé mille règles au lieu de restaurer ce seul ressort, que plus rien ne marche. Que le lecteur garde donc ce ressort à l'esprit dans les pages qui suivent. Chaque mesure de ce livre, qu'elle parle de fiscalité, d'école, de justice ou de transports, applique au fond le même principe : retirer les mécanismes qui déresponsabilisent, remettre au centre ceux qui responsabilisent, et rendre à l'homme le lien entre ses actes et leurs fruits. C'est peut-être toute la politique en une phrase.

Ni théocratie, ni programme, ni sermon

Il faut ici dire ce que ce livre n'est pas, pour dissiper tout malentendu. Ce livre n'est pas une théocratie déguisée. Il ne propose à aucun moment que la France soit gouvernée par l'Église, ni que la loi reflète une doctrine religieuse. Le Christ lui-même refuse explicitement le pouvoir politique : « Mon royaume n'est pas de ce monde » (Jn 18, 36) ; et quand la foule veut le faire roi, il se retire seul dans la montagne (Jn 6, 15). Le Christ est, paradoxalement, le penseur politique qui aura le plus solidement fondé la séparation des sphères. Une République laïque inspirée par ses paroles est non seulement possible : elle est, sur ce point précis, plus rigoureusement laïque que toutes les autres.

Ce livre n'est pas non plus un programme électoral. Aucun parti, aucun candidat, aucune machine politique n'y est nommé ni soutenu. S'il faut pourtant dire au nom de qui j'écris, autant le dire sans détour : j'écris ce livre pour représenter le seul vrai parti politique français, celui du Christ. Il ne présente aucun candidat, ne tient aucun meeting et ne réclame aucune carte ; il n'a qu'une parole, et cette parole les juge tous. Les mesures qu'il développe dans le second tome, l'impôt à taux unique d'inspiration évangélique, le démantèlement administratif, la refondation européenne, la restauration de la charité privée, le plafond constitutionnel de la dépense publique, le réinvestissement de la France maritime, sont des propositions argumentées et chiffrées, livrées à la discussion publique. Elles seront reprises par qui voudra ; elles seront ignorées par qui le voudra aussi. Le livre ne sera pas attaché à leur succès immédiat.

Ce livre, enfin, n'est pas un sermon. L'auteur n'est ni théologien, ni clerc, ni prédicateur. Sa foi personnelle ne joue aucun rôle dans l'argument. Le lecteur ne sera ni évangelisé, ni converti, ni édifié. Il sera, dans le meilleur des cas, contraint de reposer pour lui-même les questions les plus fondamentales : à quoi sert l'État ? qui doit prendre soin du pauvre ? que veut dire être libre ? quel travail vaut la peine ? quelle famille veut-on protéger ? quelle nation veut-on transmettre ? Si le lecteur referme le livre avec ces questions plus vives qu'avant de l'ouvrir, le pari aura été tenu, qu'il adhère ou non au programme proposé.

Le plan

Ce Tome 1 est organisé en trois Parties, encadrées par une Introduction et une Conclusion. Le Tome 2, qui prend le relais, applique cette lecture en sept parties, domaine après domaine, pour une cinquantaine d'unités de lecture en tout entre les deux volumes.

La Partie I, Fondements anthropologiques et éthiques, établit les six piliers de la lecture défendue : la personne humaine libre et responsable, la propriété privée comme prolongement de la personne, le travail et la prise de risque comme vocation, la charité volontaire opposée à la redistribution forcée, la famille comme matrice première, la vérité comme condition de la liberté. Ces six chapitres fondent tout ce qui suivra. La Partie II, L'État minimal et la gouvernance, définit ce que l'État doit faire, et seulement cela : la justice, la police, la défense, la diplomatie, la monnaie souveraine, les frontières. Elle traite, dans la foulée, des trois grandes pathologies françaises : la complexité administrative, la corruption systémique et la dépendance bruxelloise, et, sur ce dernier point, le livre défend, dans la tradition gaullienne, une Europe des Nations souveraines à la place de la fédération forcée d'aujourd'hui. La Partie III, La société libre et responsable, restitue à la société civile ce que l'État lui a confisqué : l'initiative individuelle, les corps intermédiaires, la solidarité de proximité, la liberté d'expression, la transmission de la civilisation. C'est dans cette partie que se joue, concrètement, la possibilité d'une France qui n'aurait plus besoin de son État pour vivre.

Le Tome 2, enfin, qui prend la suite de celui-ci, applique l'un après l'autre cette lecture libérale et évangélique à tous les champs de la vie collective, à travers sept parties consacrées respectivement à l'économie et la finance, au social, au régalien et à la souveraineté, à la culture et l'information, à l'environnement et aux techniques, au territoire et aux infrastructures, puis aux institutions et à la refondation : fiscalité, dépense publique, monnaie, travail, entreprise, industrie, agriculture, pêche, énergie, logement, santé, éducation, famille, retraites, charité, justice, défense, immigration, Europe, outre-mer, médias, culture, sport, environnement, numérique, intelligence artificielle, bioéthique, espace, transports, ruralité, collectivités locales. Aucun domaine n'est laissé hors champ ; chacun fond, dans un même mouvement d'essai, un constat de la situation actuelle, systématiquement déplorable, deux à cinq paroles du Nouveau Testament et leur explication, un principe libéral, un diagnostic chiffré de la situation française et des mesures concrètes, chiffrées de leur montant ou de leur cible.

Ce livre n'est pas une collection de réformes éparses : c'est une réflexion d'ensemble sur la situation française, sur ses mesures comme sur des domaines entiers que la pensée publique laisse en jachère. Cette vue d'ensemble n'est pas un raffinement de méthode ; elle est la condition même de l'entreprise. Car on ne refonde pas un pays par morceaux. À ne disséquer qu'un sujet, puis un autre, sans jamais les rapporter au tout, on s'interdit de repenser le modèle dans sa globalité, et l'on retombe immanquablement dans la réforme de détail qui replâtre une cloison pendant que la maison s'affaisse. Tout revoir, tout repenser de fond en comble, suppose au contraire qu'on embrasse l'ensemble d'un même regard. J'ai donc tenté de ne rien laisser de côté : aucun domaine, aucun thème, aucune zone d'ombre. De la fiscalité à la mer, de l'école à l'intelligence artificielle, du plus visible au plus négligé, tout est ici traité. C'est, au fond, le sens de ce livre : laisser le moins possible dans l'ombre, et tout porter au grand jour.

Quitter le rivage

Reste à dire un mot du ton et du contrat. Ce livre ne sera pas commode. Il dérangera les lecteurs de gauche, qui y verront un libéralisme assumé sans la moindre concession à l'État-providence. Il dérangera une partie de la droite, qui y verra une religion politique qu'elle n'avait pas demandée, et qui devra accepter que la doctrine sociale ici proposée soit indissociable du démantèlement administratif, de l'Europe des Nations et d'un combat contre la corruption qui n'épargnera aucun camp. Il dérangera les chrétiens conservateurs, qui y trouveront une lecture sans aucune place pour la Tradition de l'Église. Il dérangera les chrétiens progressistes, qui y trouveront le démontage de la théologie de la libération. Il dérangera, enfin, les libéraux laïques qui ne supportent pas que leur philosophie soit adossée à un texte religieux, et les religieux laïcophobes qui ne supportent pas qu'un texte religieux soit mis au service d'un projet pleinement républicain.

Tant mieux. Un livre qui ne dérange personne ne sert à rien.

Le pari de l'auteur est que la France, en 2026, n'a plus le luxe des demi-mesures. Une nation qui ne se reproduit plus, qui ne produit plus, qui ne s'aime plus et qui ne se gouverne plus ne sera pas sauvée par une réforme de détail. Il lui faut un changement d'imaginaire. Or aucun changement d'imaginaire ne se fait sans aller puiser à la source la plus profonde dont on dispose. Pour la France, cette source, qu'on le veuille ou non, qu'on l'aime ou non, qu'on y croie ou non, c'est l'Évangile. Refuser d'y puiser par pudeur laïque, c'est se priver d'un trésor au moment où l'on est sur le point de tout perdre. Y puiser sans céder à la confessionnalisation, sans renoncer à la loi de 1905, sans tomber dans la théocratie : c'est précisément l'exercice auquel ce livre s'engage.

Le Christ disait à Pierre, qui peinait dans les eaux familières du rivage : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour pêcher » (Lc 5, 4). Pierre, pêcheur de métier, savait que ce n'était ni l'heure ni la profondeur convenables. Il obéit pourtant, et tira une pêche qui faillit faire couler ses barques. C'est cette parole, par-dessus toutes les autres, qui ouvrira chacune des grandes entrées de ce livre. À la France de 2026, qui peine en eau peu profonde depuis trop longtemps, qui jette ses filets là où elle ne prend plus rien, et qui n'ose plus reconnaître qu'elle est, par sa zone maritime, par son histoire et par sa civilisation, l'une des nations les plus profondément maritimes du monde, ce livre adresse la même invitation : avance en eau profonde. Retourne à ce que tu es. Cesse de te raconter une France qui n'est pas la tienne. Reprends en main, personnellement, ce que tu as confié, par lassitude, à l'État. Donne ce que tu peux donner, non par contrainte mais par joie. Travaille pour ce qui en vaut la peine. Engendre des enfants à qui tu pourras transmettre quelque chose. Et reconstruis, brique après brique, un pays libre, fier, productif, généreux, et de nouveau capable de regarder ses océans en face.

Un dernier mot sur le temps, car il commande tout le reste. On nous répète à chaque scrutin qu'il est celui de la dernière chance ; on nous le répète depuis quarante ans, et le pays est toujours là. Ce cadrage a un défaut, et il est grave : il fait croire qu'une nation se redresse en un tour d'élection, et il condamne d'avance à l'amertume ceux qui y auront cru. Aucun redressement national d'ampleur ne s'est jamais joué en cinq ans. Il faut penser par génération, non par mandat. La Corée du Sud, qui compte une cinquantaine de millions d'habitants, un ordre de grandeur comparable au nôtre, est passée en une génération d'un pays agricole pauvre au premier rang mondial de l'industrie et de la technique ; ce n'est pas un miracle, c'est une décision tenue longtemps. Et pendant que nous nous demandons qui gouvernera dans deux ans, le monde, lui, ne nous attend pas : il est en train de se faire, non pas contre nous, mais en dépit de nous.

Ce livre est l'esquisse de ce programme. Il n'est, comme toute esquisse, qu'un commencement. Mais il commence, et c'est déjà beaucoup, pour une nation qui, depuis quarante ans, n'avait commencé rien.

— Fin de l'Introduction —